LE GRAND-PÈRE DEVENU LE SNIPER LE PLUS REDOUTABLE D’IRAK – ABU TAHSIN AL-SALHI
Quand Daech a déferlé sur le nord de l’Irak en 2014 et que des unités entières de l’armée se sont volatilisées devant lui, ceux qui ont stoppé l’effondrement étaient surtout des volontaires : des agriculteurs, des mécaniciens, des étudiants, tous ceux qui acceptaient de prendre un fusil. Quelque part dans cette ruée vers le front, un géant à la barbe grise d’une soixantaine d’années est arrivé sur une moto tout-terrain, un long fusil en bandoulière, des mitaines aux mains et un keffieh à carreaux autour du cou.
Il avait l’air du grand-père de quelqu’un, parce qu’il en était un. Il allait aussi devenir l’un des tireurs d’élite les plus meurtriers de toute la guerre. Pour comprendre ce qu’un homme de cet âge faisait en première ligne du combat le plus sale d’une génération, il faut savoir qu’il avait déjà passé quarante ans à la guerre.

Une vie entière à la guerre
Abu Tahsin al-Salhi a été soldat presque aussi longtemps qu’il a été adulte. Il a collé l’œil à une lunette pour la première fois comme jeune appelé, dans les années 1970, et à partir de là, la guerre est devenue le décor permanent de sa vie, un conflit irakien enchaînant directement sur le suivant pendant quatre décennies. Quand il a eu l’âge d’être grand-père, il ne restait plus grand-chose d’un champ de bataille qu’il n’avait pas déjà vu.
Alors quand les extrémistes sont arrivés et que le pays a commencé à céder, personne n’aurait reproché au vieil homme de rester chez lui. Il avait plus que mérité le droit de laisser passer celle-là et de laisser la place aux jeunes.
À la place, il est monté sur une moto tout-terrain.

Le cheikh des snipers
Vers 2015, à plus de soixante ans, Abu Tahsin a rejoint les Unités de mobilisation populaire, cette mosaïque de milices de volontaires qui s’étaient jetées dans la brèche quand l’armée régulière a flanché. Son arme n’avait rien d’ordinaire : un Steyr, un fusil antimatériel autrichien conçu pour percer les blocs-moteurs et les plaques de blindage, tirant une munition plus longue qu’une main d’homme et précis bien au-delà du kilomètre. Celui qu’il avait entre les mains était plus probablement la copie iranienne de ce modèle, celle qu’on distribuait aux milices avec lesquelles il combattait. Dans les deux cas, c’était un monstre, et il ne le quittait presque jamais.

Les jeunes combattants avaient du mal à croire que ce vieux géant buriné existait vraiment. Puis ils l’ont regardé travailler. Calme, imperturbable, une balle soignée après l’autre, il cueillait ses cibles à l’horizon pendant que des gamins masqués deux fois plus jeunes couraient et criaient autour de lui. Dans une vidéo qui a fait le tour de l’Irak, il suit un combattant dans sa lunette, l’abat, puis râle que la journée a été molle… deux, ce n’est rien, son minimum, c’est quatre. Ils ont commencé à l’appeler le cheikh des snipers.
Puis est venu le chiffre qui a fait dresser l’oreille au reste du pays.

Un décompte impossible
Les chiffres qui circulaient sur Abu Tahsin donnaient le vertige. Au début, on parlait de moins de 200. Un an plus tard, on avait dépassé 320. À sa mort, certains avançaient près de 400. Combien étaient réels, dans le chaos d’une guerre menée rue par rue ? Personne n’a jamais pu le prouver, et aucune personne honnête ne prétend le contraire.
Mais sur le front, le chiffre exact n’a jamais été la question. Daech avait bâti sa puissance sur la peur, sur une propagande léchée et brutale conçue pour rendre toute résistance absurde. Et voilà qu’un vieil homme à la barbe grise expliquait calmement devant une caméra qu’il en avait mis des centaines en terre et qu’il ne faisait que commencer. Que le compte soit de 300 ou de 400, l’effet, lui, était réel. Le chiffre est devenu un cri de ralliement autant qu’un record, la preuve que ceux qui répandaient la terreur pouvaient être traqués à leur tour.
Mais au fond, l’histoire n’a jamais tourné autour de ce chiffre. Et la guerre avait encore une dernière chose à lui demander.
Tué en première ligne
En 2017, Abu Tahsin avait traversé presque tout le pays à la poursuite des combats, des champs au sud de Bagdad jusqu’à l’extrême nord. Il a donné l’une de ses dernières interviews quelques jours avant la fin, parlant encore de son travail comme un homme qui n’a aucune intention de s’arrêter. Une fois, on l’avait renvoyé à l’arrière pour un mois complet de repos : il est revenu au bout de deux semaines, incapable de tenir loin du front.
La fin est venue à Hawija, l’une des dernières villes que Daech tenait encore dans le nord. Un tireur d’élite est censé rester invisible, loin en retrait des combats. Abu Tahsin est mort à 64 ans comme mouraient les jeunes : en avançant avec les autres vers l’ennemi, le fusil encore à la main.
L’Irak l’a enterré en héros national. Des milliers de personnes ont rempli les rues le jour de ses funérailles. Des années plus tard, sa région natale lui a élevé une statue, et son fusil a été placé sous verre dans un musée, où il se trouve encore aujourd’hui.

D’une guerre dont on retient les jeunes hommes masqués et une cruauté indicible, le visage que le pays a choisi de garder, c’est celui d’un grand-père qui a refusé de rester chez lui. Quel qu’ait été le vrai chiffre, l’Irak a décidé que ça n’avait aucune importance. Il leur avait déjà donné tout ce qu’il avait.